Les vestiges du jour de Kazuo Ishiguro



Éditeur : 10/18 domaine étranger — Nb de pages :268
Série : / 
Catégorie : roman contemporain



Kazuo Ishiguro est né à Nakasaki en 1954.

D'origine japonaise, il a immigré très tôt au Royaume-Uni, et maîtrise donc parfaitement les subtilités de cette langue. 


« Les grands majordomes sont grands parce qu'ils ont la capacité d'habiter leur rôle professionnel, et de l'habiter autant que faire se peut ; ils ne se laissent pas ébranler par les événements extérieurs, fussent-ils surprenants, alarmants ou offensants. Ils portent leur professionnalisme comme un homme bien élevé porte son costume. C'est, je l'ai dit, une question de “dignité”. » Stevens a passé sa vie à servir les autres, majordome pendant les années 1930 de l'influent Lord Darlington puis d'un riche Américain. Les temps ont changé et il n'est plus certain de satisfaire son employeur. Jusqu'à ce qu'il parte en voyage vers Miss Kenton, l'ancienne gouvernante qu'il aurait pu aimer, et songe face à la campagne anglaise au sens de sa loyauté et de ses choix passés...


Un film : Retour à Howard's End, par James Ivory avec Antony Hopkins et Emma Tomson.


(vidéo en anglais)




Parce que je recherche toujours et encore des auteurs en I... pour mes challenges ABC, et que ce tout petit livre a reçu de bons échos sur les sites et blogs où je puise mes lectures.

Entre dans le challenge ABC 2014, lettre I, dernière lecture du challenge.


Un majordome (Butler) part pour un court voyage et profite de ce laps de temps pour se remémorer des instants clés de sa vie, et, à travers elle, de l'histoire des années 30/50.


Récit de voyage ? Non, ce livre se veut beaucoup plus qu'un simple récit de voyage. C'est une sorte d'introspection. Un homme face à sa mémoire. Bien qu'au cours des pages, le voyage revienne, de temps à autre...
« Le paysage anglais dans son excellence possède une qualité qui manque inévitablement aux paysages des autres nations, si spectaculaire que soit leur apparence. Et la meilleure définition que l'on puisse donner de cette qualité est sans doute le terme » grandeur ». J'ai eu ce matin le sentiment d'être en présence de la grandeur et je dirais que c'est justement l'absence de tout caractère dramatique ou spectaculaire qui est le trait distinctif de la beauté de notre terre. Ce qui compte, c'est le calme de cette beauté, sa retenue. » 
L'auteur se sert de ces rares moments pour reposer un peu le cerveau en ébullition de son narrateur, ou pour le faire rebondir vers d'autres souvenirs. Cette technique de narration, liée à un vocabulaire riche, un style un peu ampoulé donne au texte une majesté qui m'a conquise. C'est doux, c'est beau, c'est attractif et cela coule tout seul. Certes, cela renvoie une image un peu pompeuse du personnage. C'est le but !
« On dit parfois que les majordomes, les “butlers”, n'existent qu'en Angleterre. Dans les autres pays, quel que soit le titre utilisé, il n'y a que des domestiques. Les habitants de l'Europe continentale appartiennent à une race incapable de cette maîtrise de soi qui est le propre des Anglais. »
Stevens, le héros, est un « Butler » typique ! complet noir, posture droite, légèrement guindée, cheveux courts et laqués, pas un poil ne dépassant, même à trois heures du matin... l'archétype du majordome, la caricature parfaite. Ou le modèle. Car, ici, l'auteur ne joue pas, il donne à cet homme une aura, une finesse, et explicite la raison de cette tenue, de ce comportement particulier, avec une longue et très savoureuse définition de la dignité des « Butlers ».

Le voyage qu'entreprend Stevens, maquillé sous un motif professionnel — peut-il seulement imaginer partir pour le simple plaisir du voyage ? — l’amènera surtout à une grande introspection. La vérité, celle qu'il promulgue au départ, va peu à peu s'effriter, laissant place au réel. Ses sentiments profonds vont, enfin, resurgir. Et derrière le vernis de cet homme parfait, travaillant pour un maître parfait, des fissures vont naître, redonnant à l’homme comme au maître des allures plus naturelles, plus humaines, et donc plus imparfaites.

À travers toute une panoplie de scènes où le majordome a montré son talent, l'auteur a rapporté des faits historiques sur cette période d'entre deux guerres, avec la montée du nazisme, les conflits politiques, les prises de partie d'hommes influents. Stevens, obnubilé par l'aura de Sa Segneurie, n'a pas mesuré les actes de son mentor, persuadé qu'un grand homme ne pouvait avoir que de grandes idées. Mais, son analyse, au cours de ces heures de solitude, va lui permettre de revoir l'ensemble avec un œil neuf.

Attention, ce n'est en rien un livre Historique. Les faits annoncés sont purs inventions, ou bien des événements relatés de façon décalée. Et si les personnages réels apparaissent, comme Churchill, c'est pour donner encore plus de crédit au héros, et montrer que son maître était quelqu'un d'important, et que lui-même est donc un « grand » majordome. Dignité ou orgueil, la séparation entre les deux semble bien mince.

Toutefois, ce qui m'a le plus touché, c'est la belle histoire d'amour inavoué.
« À partir de ce jour-là, tout changea brusquement. Elle se mit à profiter pleinement des congés prévus dans son contrat, je trouvai difficile d'exclure l'hypothèse selon laquelle les mystérieuses sorties de Miss Kenton auraient eu pour but de retrouver un soupirant. C'était en vérité une idée troublante, car il n'était pas difficile de voir que le départ de Miss Kenton représenterait une perte professionnelle majeure, une perte dont Darlington aurait du mal à se remettre. »
Relation non consommée, car le pire pour Stevens, ce sont justement ces mariages entre membres du personnel, que l'homme relate avec une délicatesse et des remords plus qu'apparents. Les rares moments échangés, que ce soit pour des discussions houleuses au décours d'un couloir, et des jolies soirées cacao, montrent les sentiments de cet homme, sentiments qu'il a refusés lui-même, cachés sous cette fameuse dignité étouffante.

La fin m'a émue.

En bref, je terminerai par la sensation d'avoir rencontré un grand auteur, qui a su m'emporter dans un univers pourtant follement réel.


Les années 30 à 50, vues depuis les petites fenêtres de Darlington Hall... avec quelques jolis paysages anglais, ce magnifique pays définissant la Grandeur.


Les mots pour : Style, humour anglais ou japonais (^^), personnage

Les mots contre : une petite sensation d’essoufflement vers le tiers du livre.

Notation : 17/20



Extra ! je ne m'attendais à rien de précis, je me suis laissé emporter par cet homme, son discours, son histoire. Humour anglais et sarcasme, un petit brin de cette adorable « supériorité » parfois risible, et ce petit air « guindé » que l'on aime tant. Magiquement charmeur.

2 commentaires :

  1. J'adore ce livre que j'ai déjà relu plusieurs fois et je trouve que ta chronique lui rend un bel hommage.
    Et puis, le film de James Ivory est à la hauteur : tout en finesse, en sous-entendus avec des prises de vue magnifiques. Vraiment les deux valent le détour :)

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  2. Comme toi, j'ai été très agréablement surprise par ce livre ! Je ne pensais pas aimer autant mais je me suis laissée emporter par la délicatesse et la pudeur de cet ouvrage. J'en ai lu d'autres du même auteur depuis, mais c'est vraiment celui-là qui m'a marquée.

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